Avec le vent du Nord...

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A l’occasion des Journées du Patrimoine, le quatuor 3.XIII se produit dans l’amphi Henri Woollett du Conservatoire Arthur Honegger pour un concert inédit. Entretien avec Cécile Lucas et Pascale Delaveau, violonistes, Hélène Le Roux, altiste, Aline Bertrand, violoncelliste et Thierry Pelicant, compositeur.

Vous nous proposez ce dimanche un concert 100% Havrais et tout à fait inédit.

"Nous jouerons deux créations havraises: le quatuor à cordes en si m d’Henri Woollett, et "Borée", un quintette composé par Thierry Pelicant, pour lequel nous serons accompagnées par Bernard Burgun, hautboïste."

Que pouvez-vous nous dire au sujet du quatuor de Woollett ?

"Ce quatuor fut composé à l’été 1927, et c’est une création havraise. S’il a sans doute été interprété à cette époque, il n’existe pas, à notre connaissance trace d’un quelconque enregistrement. Nous savons en revanche qu’il a été joué à l’occasion d’un concert hommage à Henri Woollett dans les temps qui ont suivi sa disparation. La partition nous a été confiée il y a plusieurs années par Agnès Dupont, violoniste amateur et musicienne passionnée, aujourd’hui décédée, qui savait que nous jouions en quatuor. C’est une pièce assez complexe, mais c’est surtout une très belle musique. Au premier abord, on a le sentiment d’un gros magma, et puis, petit à petit, en travaillant, c’est comme un puzzle qui prend forme. L’une des caractéristiques de ce quatuor est qu’il s’achève comme il a commencé ; c’est Haydn, sauf erreur, qui appelait cela « le retour à la maison ». Le prétexte des Journées du Patrimoine nous a semblé être une occasion toute trouvée pour proposer ce programme, qui fait partie du patrimoine havrais."

Vous jouez en amphi Woollett une pièce composée par Woollett. Est-ce que cela donne pour vous un sens particulier à ce concert ?

"Nombreux sont ceux qui connaissent finalement peu ce compositeur. C’est l’occasion ici de mettre à l’honneur celui qui enseigna le piano à Arthur Honegger ou encore André Caplet. Sa musique est riche, et pleine de tout ce qu’il a aimé dans sa vie. Et puis, ça nous intéresse de jouer une œuvre qui a été peu jouée car il n'y a pas de code, pas de comparaison possible dans l'interprétation. Cela nous octroie une grande liberté."

Vous allez présenter « Borée », quintette pour quatuor à cordes et hautbois, et finalement on retrouve ici votre envie de jouer une pièce inédite, avec ici aussi une certaine liberté puisque cette œuvre a été composée pour vous. Quelle a été votre réaction en apprenant que Thierry Pelicant avait écrit cette pièce pour vous ?

"On a appris l'année dernière qu'il avait créé un quintette quatuor à cordes et hautbois. Nous aimons vraiment jouer avec notre ami hautboïste Bernard Burgun, donc cela tombait à pic. On est forcément honorés et c'est aussi une responsabilité. L'enjeu c'est de mettre en valeur l'œuvre. Et à quelques heures du concert, la pression monte nécessairement."

Thierry Pelicant, comment est né « Borée » ?

"J'avais eu la commande de ce quintette par Michel Strauss, directeur artistique du Festival International de Musique de Chambre de Giverny, mais je voulais écrire pour le quatuor 3.XIII et pour Bernard Burgun, qui sont cinq personnes que j'admire et qui sont des artistes merveilleux. Quand j'écris, je n'entends pas grand-chose mais je vois les gens en train de jouer! Cette œuvre a donc vraiment été écrite pour eux. En fait, le thème du quintette vient du festival. Le thème c'était "le Nord" ; c'est Borée, la divinité du vent du Nord, qui est le fil conducteur de ce quintette qui a donc été joué une fois, en création en 2016. Mais définitivement, l'écriture a été faite pour le quatuor 3.XIII et pour Bernard.

Je crois que la pièce est difficile. Pour la première fois, j'ai fait appel à un violoniste durant l’écriture, pour savoir si c'était jouable. Je crois vraiment que ce n'est pas une pièce très facile. Mais les phrases que j'ai écrites, je les ai écrites comme telles parce que je connais très bien le quatuor 3.XIII ! Pour l’anecdote, dans le 3e mouvement il y a du cor anglais et ça c'est Bernard Burgun qui me l'avait demandé. La musique de chambre est en général très intime, et cela m'impressionne beaucoup. Les compositeurs de musique de chambre ont souvent mis ce qu'il y avait de plus intime en eux donc la musique de chambre me fait un peu peur, cela m'impressionne beaucoup. J'étais content qu'il y ait un thème à cette commande, cela me permettait de raconter une histoire. Le thème de la commande est assez théâtral."

Parlez-nous de cette œuvre, de ce qu’elle vient donc raconter au spectateur ?

"Le premier mouvement c'est Borée qui enlève Orithye, une jolie jeune femme parce que son père refuse de donner la main de sa fille. Le deuxième mouvement fait place aux Harpies - il y a certaines interprétations de la mythologie qui font des Harpies les filles de Borée. Elles sont épouvantables, ricanantes, elles dévastent tout... Elles ont un côté petite fille, mais laissent derrière elle un paysage de mort et de désolation. Avec les Harpies je me suis bien amusé… mais le quatuor peut-être moins ! C'est beaucoup de fausses notes finalement. C'est comme un ricanement... Dans le 3e mouvement apparaît Chioné, la neige, une fille de Borée ; et c'est à la fois la beauté du paysage enneigé, et la nécessité de l'hiver qui remet la nature à neuf, mais c’est aussi la mort. Enfin Borée, dans le final, se transforme en étalon pour engendrer avec les juments du roi Erychtonios 12 poulains, si agiles et légers qu'ils ne touchent pas le sol. Il y a donc dans ce mouvement un petit motif qui revient 12 fois."

Un conseil pour l’interprétation de ce quintette ?

"Il y a au fond deux catégories de compositeurs : ceux qui écrivent pour une interprétation particulière, et ceux qui laissent l'œuvre vivre. J'appartiens à la seconde. On doit prendre chaque partition de façon neuve et jouer sincèrement. Je n'ai pas grand-chose à dire sur la façon de faire. Je peux simplement donner des indications sur les références éventuelles, sur l’histoire que je raconte à travers l’œuvre. Mais vous savez, je crois que quand on joue il ne faut pas s'encombrer de tout ça. On joue la musique et si c'est bien fait ça doit transparaître de soi-même."